conseil canadien des normes de la radiotÉlÉvision

comitÉ national des services spÉcialisÉs

CTV Newsnet concernant un épisode de Mike Duffy Live Prime Time
(Entrevue avec Stéphane Dion)

(Décision du CCNR 08/09-0213 et -0281)

Rendue le 6 avril 2009

R. Cohen (président), J. Medline (vice-président représentant l’industrie),
H. Pawley (vice-président représentant le public), D. Dobbie (ad hoc), P. O’Neill,
G. Phelan (ad hoc), L. Todd

 

les faits

Mike Duffy Live Prime Time était une émission de durée limitée consacrée aux affaires publiques à caractère politique. Mike Duffy Live est une série qui est régulièrement diffusée, mais les épisodes spéciaux de Prime Time qui ont été diffusés uniquement pendant l’élection fédérale de 2008 au Canada renfermaient parfois des éléments matériels pour la présente décision.

Le 9 octobre 2008, Steve Murphy, un journaliste de CTV Atlantic, a interviewé le chef des Libéraux Stéphane Dion pour la deuxième fois pendant la campagne électorale fédérale de 2008. Pendant cette entrevue, il semblait que M. Dion n’avait pas compris la première question qui lui a été posée par M. Murphy et le chef des Libéraux a demandé de recommencer l’entrevue à trois reprises. À la quatrième occasion, l’entrevue non interrompue a continué pendant environ 12 minutes. CTV Atlantic (CJCH-TV) a diffusé tout le déroulement de l’entrevue, c’est-à-dire les faux départs suivi de l’entrevue complète dans le cadre de son téléjournal de 18 h. Le Comité régional de l’Atlantique a tranché les plaintes reçues au sujet de cette émission dans sa décision CJCH-TV (CTV Atlantic) concernant CTV News at 6 (Entrevue avec Stéphane Dion) (Décision du CCNR 08/09-0196+, rendue le 12 janvier 2009).

Plus tard ce soir-là, le sujet principal de discussion présenté dans l’émission Mike Duffy Live Prime Time, laquelle fut diffusée par le service de télévision spécialisée CTV Newsnet, était l’entrevue Murphy-Dion et les faux départs, lesquels avaient commencé à susciter une controverse publique considérable arrivé à ce moment-là, ainsi que beaucoup d’intérêt de la part de divers organismes de nouvelles (bien qu’il ne soit pas clair pour le Comité si d’autres radiodiffuseurs ont présenté les arrêts et les recommencements). L’entrevue complète n’a pas été présentée dans l’épisode de M. Duffy, lequel a commencé par l’introduction faite par l’animateur du sujet principal du jour :

[traduction]

Bonjour. Nous vous souhaitons la bienvenue à l’édition de jeudi de Mike Duffy Prime. Et bien, les Conservateurs de M. Harper ont reçu des bonnes nouvelles aujourd’hui et elles ne se rapportaient pas uniquement au fait que le Forum économique mondial classe notre système bancaire le meilleur et le plus sécuritaire au monde. Les bonnes nouvelles se sont produites en forme de rappel dévastateur de combien Stéphane Dion peine avec la langue anglaise. Nous passerons la bande dans quelques instants. Si vous avez un magnétoscope vidéo personnel, réglez-le à « enregistrer ». En voilà une dont vous parlerez pendant des jours. Et la lutte dans les circonscriptions très disputées s’intensifie. Nous vous présenterons les dernières données. Tout cela, nos députés stratégistes, les gars de la radio – attendez qu’ils s’y mettent – et le tournant vert? Et bien, il est en cours, mais c’est de la part des candidats Verts aux Libéraux. Vous verrez le tout à Mike Duffy Live.

D’abord, l’histoire de la bande. La campagne a été éreintante et tout le monde est fatigué, y compris le vieux Duff. Nous avons eu une indication des ravages que tout cela a causé à Stéphane Dion lorsque Steve Murphy de CTV de Halifax a fait une entrevue avec lui cet après-midi. Nous allons vous montrer exactement ce qui s’est passé dans cette suite d’hôtel à Halifax. La bande n’a pas été modifiée.

CTV Newsnet a alors diffusé les arrêts et les reprises de l’entrevue en terminant peu de temps après le dernier recommencement qui a abouti à la réponse du chef des Libéraux à la version finale, seulement légèrement retravaillée, de la question initiale. Dans ce clip, on voit Steve Murphy et Stéphane Dion assis et qui se font face. À la différence de la diffusion initiale faite par CTV Atlantic de cette entrevue, laquelle consistait en une prise de la tête et des épaules de M. Dion avec la voix hors champ de M. Murphy, ce clip montrait des prises de la tête et des épaules de MM. Dion et Murphy. Le dialogue s’est déroulé comme suit :

[traduction]

Murphy :           Merci. Monsieur Dion, merci de revenir sur notre plateau.

Dion :   Merci, Steve.

Murphy :           Monsieur Dion, l’économie est maintenant l’enjeu qui règne pour la campagne et vous avez dit à ce sujet, aujourd’hui, que M. Harper n’a rien offert pour rassurer les Canadiens et n’offre aucune vision pour le pays. Vous dites qu’il faut agir dès maintenant. Ne rien faire n’est pas une option. Si vous étiez premier ministre à l’heure actuelle, qu’auriez-vous fait au sujet de l’économie et de cette crise que M. Harper n’a pas fait? [La version anglaise de cette question était la suivante : If you were prime minister now, what would you have done about the economy and this crisis that Mr. Harper has not done?]

Dion :   Si j’aurais été premier ministre il y a deux ans et demi?

Murphy :           Si vous étiez premier ministre à l’heure actuelle.

Dion :   À l’heure actuelle?

Murphy :           Et l’aviez été pendant les deux dernières semaines.

Dion :   [Il parle en même temps que la dernière réponse de Steve Murphy et il est donc difficile de distinguer ce qu’il dit.] OK, non. Si je suis élu mardi prochain, ce mardi-ci, c’est ça que vous voulez dire?

Murphy :           Non, je dis si vous étiez hypothétiquement premier ministre aujourd’hui.

Dion :   Aujourd’hui.

Murphy :           Qu’auriez-vous fait que M. Harper n’a pas fait?

Dion :   Je déclencherais le plan 30/50 que nous voulons mettre en œuvre dès le moment que nous aurons un, un gouvernement Libéral. Et le plan 30/50, euh, le 30, en fait, le plan pour les premiers 30 jours, devrais-je dire, le plan pour les premiers 30 jours une fois qu’un gouvernement Libéral est au pouvoir. Est-ce qu’on pourrait recommencer?

Murphy :           Voulez-vous recommencer?

Voix masculine hors champ :     Certainement.

Dion :   [Il regarde quelqu’un hors champ.] Oui?

Murphy :           Je peux recommencer.

Dion :   Oui, parce que je crois que j’ai été lent à comprendre votre question.

Murphy :           Certainement.

Dion :   Je ne crois pas que ce sera bon.

Murphy :           Et bien, je vais reposer la question.

Dion :   Oui.

Murphy :           [Il regarde vers d’autres personnes hors champ.] Ça marche pour tout le monde?

Dion :   La question est « Si vous êtes premier ministre aujourd’hui? »?

Murphy :           Oui. OK?

Voix masculine :            J’enregistre.

Dion :   OK.

Murphy :           Monsieur Dion, merci de revenir sur notre plateau.

Dion :   Merci, Steve.

Murphy :           Monsieur Dion, vous avez dit aujourd’hui que M. Harper n’a, euh, rien offert pour rassurer les Canadiens pendant cette crise financière et vous dites également qu’il n’a aucune vision pour le pays. Vous dites qu’il faut agir dès maintenant. Ne rien faire n’est pas une option. Alors, je voudrais commencer en vous demandant si vous étiez premier ministre à l’heure actuelle, qu’auriez-vous déjà fait au sujet de cette crise que M. Harper n’a pas fait?

Dion :   Je ne peux pas, je ne comprends pas la question. Parce que vous me demandez d’être premier ministre quand, à quel moment? Aujourd’hui ou depuis une semaine ou depuis deux semaines ou depuis –

Murphy :           Non. Si vous, si vous étiez premier ministre déjà maintenant.

Dion :   [visiblement frustré] Il nous faut recommencer. Je m’excuse. Si j’étais premier ministre à compter de quand? Aujourd’hui? Si j’étais premier ministre aujourd’hui?

Voix féminine hors champ :       Si vous étiez premier ministre quand, depuis que M. Harper est Premier ministre.

Dion :   Mais, oui, il y a deux ans et demi.

Femme :           À n’importe quel moment donné.

Dion :   Deux ans. Il y a deux ans et demi.

Femme :           Qu’auriez-vous fait différemment pour changer les choses pendant, pendant le temps que M. Harper a été là?

Dion :   Oui, mais si j’étais premier ministre il y a deux ans et demi, j’aurais eu un programme en place. Recommençons.

Murphy :           OK.

[Une femme hors champ rit.]

Dion :   Nous y arriverons.

Voix masculine hors champ :     Je continue à enregistrer.

Murphy :           Monsieur Dion, merci d’être venu.

Dion :   Merci, Steve. Recommençons, je suis [il rit].

[Une femme hors champ rit.]

Murphy :           Heureusement que les bandes ne coûtent pas cher.

Dion :   Mais, mais donnez-moi, donnez-moi une première date à laquelle je suis premier ministre, pour que je puisse comprendre en quoi, en quoi consiste votre question.

Murphy :           Si vous étiez premier ministre à l’heure actuelle, qu’auriez-vous déjà fait au sujet de cette crise que Stephen Harper n’a pas fait?

La partie initiale de l’entrevue complète, y compris les premières trois réponses de Stéphane Dion, ont suivi.

Murphy :           Monsieur Dion, merci d’être venu.

Dion :   Merci, Steve.

Murphy :           L’économie est maintenant l’enjeu majeur auquel nous faisons face dans cette campagne et vous avez dit à ce sujet que M. Harper n’a rien offert pour rassurer les Canadiens et qu’il n’offre aucune vision pour ce pays. Vous dites qu’il faut agir dès maintenant, que ne rien faire n’est pas une option. Je voudrais vous demander, M. Dion, si vous étiez premier ministre du Canada aujourd’hui, qu’auriez-vous fait à ce point que Stephen Harper n’a pas fait en ce qui concerne cette crise économique?

Dion :   En, en prenant pour acquis que je suis élu premier ministre aujourd’hui, la première chose que je ferais serait de consulter le Conseil privé, le ministre des Finances, pour savoir exactement dans quelle situation nous nous trouvons selon, euh, les données. Je veillerais à accélérer le processus de nommer un gouvernement en collaboration avec le ministre des Finances afin de, d’agir en tant que premier ministre tout de suite, le plus vite possible. Et, une fois que nous sommes au pouvoir, euh, nous annoncerons un plan d’action de 30 jours. Il nous faudra donc collaborer avec les organismes de réglementation afin d’obtenir leurs meilleures recommandations pour protéger nos épargnes, pour protéger nos hypothèques, nos pensions et nos emplois. Je ferais, euh, accélérer les investissements dans l’infrastructure et dans les secteurs de la fabrication afin de créer de l’activité économique et des emplois dès maintenant. De bons emplois. Des emplois bien rémunérés.

Murphy :           Mm hm.

Dion :   Je, euh, je convoquerais une assemblée des premiers ministres pour m’assurer que notre grande fédération, tout le monde travaillera de façon coordonnée, les provinces, les territoires et le gouvernement fédéral. Je consulterais les meilleurs économistes du secteur privé.

Murphy :           Mm hm.

Dion :   Pour leur demander, dans quels domaines sommes-nous prêts, euh, euh, vraiment? Nous le gouvernement, le Canada et le monde. Quelles sont, quelles sont leurs prévisions quant à notre situation actuelle? Il y a beaucoup de choses que je ferais. Je ne serais pas passif comme M. Harper.

Dans le reste de l’entrevue complète, lequel a continué à partir de ce point-là mais n’a pas été diffusé dans le cadre de l’émission de M. Duffy, le chef des Libéraux a traité, en réponse à plusieurs questions posées par M. Murphy, de ce qu’il dirait « pour rassurer les Canadiens », du plan économique de son parti, de la taxe proposée sur le carbone, des déficits, du tournant vert, des impôts, des politiques nationales comparables en Europe et de la mission militaire du Canada en Afghanistan. La transcription de cette entrevue-là se trouve à l’Annexe A de la décision du Comité régional de l’Atlantique dans CJCH-TV (CTV Atlantic) concernant CTV News at 6 (Entrevue avec Stéphane Dion) (Décision du CCNR 08/09-0196+, rendue le 12 janvier 2009).

À ce point-là dans l’émission Mike Duffy Live, M. Duffy a mené une discussion avec un groupe de spécialistes qui se composait de représentants de trois des principaux partis fédéraux. La légende au bas de l’écran était la suivante pendant cette partie de l’émission : [traduction] « Épuisement attribuable à la campagne? »

[traduction]

Duffy :  Invitons maintenant notre groupe de députés pour ce soir à nous joindre. De Vancouver, un ministre du Cabinet, le député Conservateur James Moore. À Windsor, un député du Nouveau Parti Démocratique, Joe Comartin. Et de Halifax, le député Libéral Geoff Regan. Geoff, juste au moment où les Libéraux connaissaient un regain, ça me rappelle un peu Bob Stanfield et le ballon de football.

Regan : Et bien, Mike, euh, M. Dion a déjà mentionné qu’il souffre d’un trouble auditif et c’est clairement ce qui s’est passé dans ce cas-ci. Je ne pense pas que nous devrions euh, consacrer beaucoup de temps à parler du handicap physique d’une personne.

Duffy :  C’est ça, euh, James?

Regan : Bien, je travaille avec M. Dion –

Duffy :  S’agit-il d’un handicap physique?

Regan : Mike, je travaille avec M. Dion au sein du Cabinet, vous savez –

Duffy :  Ou s’agit-il d’un problème de compréhension?

[longue pause]

Duffy :  S’agit-il d’un handicap physique ou d’un problème de compréhension?

Regan : Mike, vous demandiez ça à James Moore, n’est-ce pas? Je ne peux pas l’entendre. Désolé.

Duffy :  Et bien, c’est à vous que j’ai posé la question. Évidemment, euh, –

Regan : Mais, vous avez dit « James Moore ».

Duffy :  Et bien, vous, vous la refilez dans le sens que nous nous moquons du –

Regan : Oh.

Duffy :  – handicap physique de quelqu’un. Et je pense que vous, euh, vous tentez de la balayer, euh, et de pointer le doigt d’une façon quelconque aux médias. C’est votre chef. C’était ça sa réponse.

Regan : Et bien Mike, je –

Duffy :  Nous nous sommes montrés archi-généreux, je pense, en lui donnant trois ou quatre chances. Et, c’est ce qu’il nous sort? Et puis vous me dites qu’on se moque de son handicap physique?

Regan : Ce n’est pas ce que j’ai dit, Mike.

Duffy :  Par pitié.

Regan : Ce n’est pas du tout ce que j’ai dit. Mais, euh, je travaille avec M. Dion au sein du Cabinet et des comités du Cabinet. Et, euh, j’ai, je n’ai jamais eu de problème quant à sa compréhension de la langue anglaise. Il a compris, euh, toutes nos conversations. Il était excellent en anglais et en français. Euh, je l’ai vu travailler dans, dans notre caucus, euh, sur divers comités de notre caucus également, euh, sans difficulté. Alors, euh, j’ai beaucoup de confiance en M. Dion. Aujourd’hui, je l’ai vu prononcer un discours exceptionnel à Halifax. Et, je pense que c’est ça que vous devriez montrer ce soir sur les ondes. C’est ça que vous devriez mettre en relief. Il a fait un véritable discours incendiaire aujourd’hui. Je ne l’ai jamais vu faire mieux. Et, j’aimerais bien voir ça à l’écran.

Duffy :  À vous la parole, James Moore.

Moore : Bien, je veux dire, écoutez, cette campagne électorale est un choix quant à qui sera premier ministre de ce pays, Stephen Harper ou Stéphane Dion. Et je pense que, vous savez, les Canadiens vont prendre la pleine mesure de cette campagne, la pleine mesure de tout ce qu’ils ont vu du début au commencement [sic]. Je crois que les Canadiens reconnaissent que Stephen Harper est tout indiqué comme premier ministre de ce pays. Je n’étais pas dans la salle. Nous venons de voir le clip au complet sans modifications. J’imagine que les gens peuvent en juger eux-mêmes. Geoff peut mentionner ce qu’il a mentionné. Je ne sais pas à quel point il était fatigué ou non, mais le choix est entre Stephen Harper et Stéphane Dion en ce qui concerne la personne que les Canadiens veulent comme premier ministre de ce pays. Qui a un plan, qui a fait ses preuves et qui a la capacité de diriger les Canadiens pendant cette rude période économique à l’échelle internationale. Et je pense que de toute évidence, Stephen Harper est l’homme apte à diriger ce pays.

Duffy :  Joe Comartin.

Comartin :         Et bien, je suis en mauvaise position, Mike, parce que je n’ai pas vu le, euh, le clip comme tel. Je l’ai seulement entendu. Mais je tiens à dire que si quelqu’un s’est mal exprimé, et je suis certain que les Conservateurs dans la coulisse se préoccupent énormément de M. Harper qui s’exprime mal quand il a dit, vous savez, il parle aux gens, ils ne lui disent pas qu’ils craignent pour leurs pensions, qu’ils craignent  perdre leurs maisons parce qu’ils ne peuvent pas payer leurs hypothèques, de perdre leurs emplois. Il s’inquiète seulement des gens qui ont investi à la bourse. C’est ce qui  se voit, euh, dans ma circonscription et je crois à travers le pays du point de vue de, euh, du leadership, euh, ou du manque de leadership. Et c’est ce que j’entends de la part de M. Harper et je crois que c’est ce que la plupart des Canadiens entend aussi.

Le sujet de discussion est ensuite passé à d’autres aspects de l’élection, principalement les perspectives des divers partis dans différentes circonscriptions. La partie de l’émission réservée au groupe de députés s’est terminée et M. Duffy a parlé aux envoyés de CTV Tom Clark et Craig Oliver par téléphone. Pendant cette séquence, la légende au bas de l’écran était la suivante : [traduction] « Les faux départs de Dion ». On a montré des séquences en direct de M. Dion en train de prononcer un discours pendant que les commentateurs discutaient la question.

[traduction]

Duffy :  Tom Clark de CTV est affecté à la couverture des Libéraux à Laval. Tom, quelle explication les Libéraux donnent-ils de ce problème de langue chez M. Dion? Font-ils comme Geoff Regan en disant que tout tourne sur son handicap et ceux qui le mentionnent s’en prennent à lui?

Clark :   Chose surprenante, non, euh, Mike. Euh, les responsables de la tournée Dion ne disent pas que c’est à cause d’un handicap physique. Ils disent qu’il n’a pas compris la question. Mais ils bouillent de colère, je peux vous dire. Ils disent que c’est selon eux, « effroyable »; ils disent que c’est une « dérogation effroyable à l’éthique journalistique. » Ils avaient demandé que la station de télé, la station de CTV à Halifax, ne présente pas ces faux départs. Euh, ils croyaient avoir initialement un accord selon lequel ces faux départs ne seraient pas montrés, et maintenant ils disent que des, euh, euh, gens ignobles ou de rang supérieur au sein de l’organisme, n’ont, euh, pas tenu parole, euh, et ont diffusé ce que tout le monde a vu ce soir.

Duffy :  Et bien –

Clark :   Alors, ils sont furieux. Ils disent qu’ils vont aller plus haut, bien qu’ils ne m’aient pas indiqué ce que cela signifie, outre le fait qu’ils n’ont pas l’intention de demander un redressement judiciaire. Mais, il est évident qu’ils vont avoir, euh, des conversations, je croirais bien, avec vos patrons et les miens, Mike, au sujet de toute cette affaire. Euh, vous savez, pour souligner ce que j’estime intéressant ici, c’est que les, les dirigeants Libéraux qui ont assisté à l’entrevue m’ont dit que, euh, clairement, euh, M. Dion n’a pas compris la question et c’est la raison pour laquelle il a demandé des précisions à maintes reprises, comme nous avons tous vu.

Duffy :  Et bien, la politique de CTV en matière de nouvelles énonce clairement qu’aucun journaliste dans la rue n’est autorisé à conclure un marché. Euh, la caméra roule et, et nous ne concluons pas de marché avec qui que ce soit, peu importe de qui il s’agit. Et, euh, je veux dire, c’est une chose de dire, vous savez, euh, nous vous laisserons, nous vous laisserons recommencer, mais de toute évidence ce n’était pas parce que quelqu’un a toussé ou a dû se moucher ou éternuer. C’est à cause de quelque chose bien plus important. Et quand on a affaire avec quelqu’un qui veut devenir premier ministre du Canada, on ne badine pas avec ça. Tom, je vais vous mettre en attente pour une seconde parce que je sais que Craig est à Winnipeg où le Premier ministre et son entourage viennent de terminer un rassemblement. Et, en passant, les images que vous voyez maintenant sont celles de, euh, Stéphane Dion à Laval au Québec, euh, où il prononce un discours en direct. Euh, quand il passera à l’anglais, on, euh, on y passera. Mais Craig, que pensez-vous de tout ça?

Oliver :  De toute évidence, Mike, c’est une question qui se rapporte à la compréhension de l’anglais. Comme toujours, euh, vous savez, c’est une grave difficulté pour lui. Euh, je crois qu’être capable de bien parler les deux langues de nos jours sur notre scène politique nationale, ça fait partie du poste qu’il vise. Euh, malheureusement ça ne présente pas une bonne image de M. Dion, mais ce n’est pas une question d’intelligence ou de jugement. Ça, c’est clair. Quant à savoir si l’on devrait le montrer ou non, je suis pas mal certain que si un premier ministre dans n’importe quel, pas ce premier ministre, n’importe quel premier ministre allait au Québec et qu’une chose, euh, semblable lui arrivait dans la langue française, euh, il est probable que la station touchée le montrerait dans le contexte d’une campagne électorale. Et laissons aux Canadiens le soin de juger eux-mêmes. Vous savez, j’espère que, euh, les gens qui sont des partisans ne diront pas maintenant que c’est l’équivalent, quand j’étais à Washington, de la fameuse entrevue faite en 1979 avec Ted Kennedy, quand on lui a demandé « que feriez-vous et pourquoi voulez-vous être président? », et il ne pouvait pas répondre à la question. Et sa, sa candidature à la présidence s’est terminée sur le coup dans cette entrevue avec Roger Mudd. Euh, ce n’est pas vraiment un équivalent. Euh, et je, et je pense que nous devons dire qu’il avait de nouveau de la difficulté à comprendre la langue anglaise correctement, mais ça donne du poids à euh, à l’accusation, euh, que, que, le gouvernement Lib-, que le gouvernement Conservateur fait depuis le début, à savoir qu’il ne se montre pas sûr d’autres façons. Et, ça semblerait parfois être le cas, mais il semblait également traiter la situation avec un certain humour. Donc, je pense que cela a diminué, euh, les dommages qui auraient pu en découler.

Duffy :  Finalement, Tom Clark, hier vous étiez à Toronto chez MuchMusic et je crois comprendre que, euh, M. Dion manifestait de la fatigue là aussi, et qu’il a été obligé de demander à l’intervieweur de répéter la question. Euh, je crois que tout le monde est très fatigué et c’était certainement malheureux pour M. Dion ce soir.

Clark :   Et bien, c’est, c’était malheureux, Mike. Et, vous avez raison. Chaque personne politique – chaque journaliste tant qu’à ça – est épuisé à ce stade-ci de la campagne. Et, euh, les faux pas et les faux signaux de départ, euh, sont communs et devraient peut-être, vous savez, être pardonnés à bien des égards. Je crois que ce à quoi nous faisons face maintenant, bien que du point de vue de comment les Libéraux y réagissent et, vous savez, quand nous nous parlions vous et moi de leur position selon laquelle cela constitue une dérogation à l’éthique journalistique, je ne prenais certainement pas moi-même de position sur ce qu’en pensaient les Libéraux. Euh, parce que je pense que c’est, euh, vous savez, on en arrive à un point où l’on dit que n’importe qui souhaitant être le chef du pays certainement, euh, vous savez, si le fait de modifier une entrevue, euh de supprimer les éléments qui ne seraient pas bien flatteurs, euh, c’est s’hasarder dans une zone très dangereuse. Toutefois, cela fera sans doute l’objet d’une discussion entre le parti Libéral et CTV. Euh, mais la compréhension s’est avérée un problème, non seulement en ce qui concerne  la capacité de M. Dion de comprendre, peut-être, certaines questions, peut-être parce qu’il est fatigué, mais aussi, il faut avouer que sa capacité de saisir la langue est un peu difficile à suivre dans certains de ses discours. La langue joue donc un rôle dans cette campagne ces derniers jours, c’est indubitable.

Oliver :  Et Mike, Mike, si je pouvais ajouter quelque chose?

Duffy :  Oui, Craig?

Oliver :  Je, j’espère que les Libéraux n’iront pas dire que c’est une question de stress ou d’abattement. Euh, et, je ne les pas entendus le dire. Parce que, euh, ce n’est –

Duffy :  Geoff Regan –

Oliver :  – rien comparativement au genre de stress avec lequel il devra composer s’il devenait premier ministre du Canada. Donc, ils ne devraient pas, euh, invoquer cette excuse.

Duffy :  Geoff Regan a dit que c’était attribuable –

Clark :   Je suis d’accord et, Craig, je, euh, je tiens à préciser. Les Libéraux ne disaient pas qu’il s’agissait d’une question d’abattement. C’était peut-être ma propre petite observation sur nous tous à ce stade de la campagne.

Oliver :  C’est certain.

Clark :   Mais je pense qu’il est absolument correct que si l’on vise le plus haut poste, euh, comme le dit Barack Obama, il faut savoir faire plus que deux choses à la fois.

Duffy :  Oui, bien, Geoff Regan a dit que c’était attribuable à un handicap et que nous nous moquons d’une personne handicapée, ce que nous ne faisons pas. Nous couvrons la campagne électorale. Merci à vous deux d’être des nôtres ce soir. Il ne fait aucun doute que cela sera le sujet au café du commerce demain, alors que les Canadiens, euh, se préparent à faire leur choix lors du vote qui aura bientôt lieu.

Le CCNR a reçu de nombreuses plaintes concernant l’entrevue avec M. Dion, tant au sujet de la diffusion du clip à l’origine par CTV Atlantic que de sa rediffusion dans le cadre de cet épisode de Mike Duffy Live Prime Time. Au total, dix plaignants ont précisé que l’objet de leur préoccupation était l’émission Mike Duffy Live Prime Time. Sur ces dix personnes, six ont fourni suffisamment de renseignements pour que le CCNR puisse déclencher son processus de règlement des plaintes. De ce nombre, seulement deux personnes ont demandé que le CCNR tranche l’affaire après avoir reçu la réponse du radiodiffuseur (le texte intégral de leur correspondance se trouve à l’Annexe, disponsible en anglais seulement).

Ces plaignants se préoccupaient de l’inclusion de l’entrevue faite par M. Murphy dans l’émission Mike Duffy Live Prime Time. Ils étaient d’avis que M. Murphy avait formulé sa question de façon boiteuse et qu’il se comprenait donc que M. Dion ait éprouvé des difficultés de compréhension, lesquelles étaient aggravées par le fait qu’il fonctionnait dans sa deuxième langue. Ils ont indiqué dans leur plainte respective qu’il était injuste de diffuser les faux départs, surtout étant donné qu’à l’origine CTV Atlantic avait dit à M. Dion qu’il ne les diffuserait pas, et ce fait avait été clairement avoué par Steve Murphy lorsqu’il avait fait l’introduction du clip dans le cadre du téléjournal de 18 h de CTV Atlantic, News at 6. Un de ces deux plaignants a caractérisé la diffusion des séquences sur M. Dion de tentative de [traduction] « fabriquer les nouvelles plutôt que de simplement les rapporter », tandis que l’autre a exprimé ses préoccupations au sujet de la présentation faite par M. Duffy et a demandé si [traduction] « les mots de M. Duffy et les expressions sur son visage reflètent le journalisme professionnel? »

Le président des nouvelles et des actualités à CTV a répondu à tous les plaignants en novembre en leur faisant parvenir la lettre suivante :

[traduction]

La présente a pour but de répondre à diverses plaintes que des téléspectateurs ont déposées au Conseil canadien des normes de la radiotélévision (CCNR) concernant l’entrevue du 9 octobre 2008 faite entre le chef des Libéraux, Stéphane Dion, et le chef d’antenne de CTV Atlantic, Steve Murphy. L’entrevue a été diffusée par CTV Atlantic dans le cadre du téléjournal de 18 h et ensuite à l’émission Mike Duffy Live qui a été diffusée par CTV Newsnet plus tard ce soir-là.

Nous sommes d’avis qu’il serait utile de revoir la chronologie des événements.

Chronologie :

Le mercredi 8 octobre 2008 :

CTV Atlantic a fait le nécessaire pour effectuer une entrevue individuelle avec le chef des Libéraux, Stéphane Dion, laquelle serait sa deuxième entrevue individuelle avec le chef d’antenne de CTV Atlantic, Steve Murphy, pendant la campagne électorale. La première entrevue fut diffusée le lundi 15 septembre en direct de la salle de nouvelles de CTV à Halifax à 18 h 45 HAA. Elle a duré 8 minutes.

Nous avons pris les mêmes mesures pour la deuxième entrevue, soit une entrevue individuelle en direct non modifiée. Toutefois, l’horaire de la campagne de M. Dion ne lui permettait pas de faire une entrevue en direct dans la salle de nouvelles de CTV à Halifax pour le téléjournal de 18 h. Par conséquent, nous avons fait le nécessaire pour enregistrer l’entrevue dans un hôtel du centre-ville de Halifax, une heure avant de passer sur les ondes. Toutes les parties ont compris que la deuxième entrevue se déroulerait de la même façon que la première, soit une entrevue individuelle qui ne serait ni modifiée, ni interrompue. La seule différence dans le cas de la deuxième entrevue serait qu’elle se ferait en direct sur bande plutôt qu’en direct sur les ondes. Le personnel de M. Dion a convenu de ces arrangements.

Le jeudi 9 octobre 2008 :

Nous avons préparé une salle de l’Hôtel Delta Barrington à Halifax qui ferait fonction de studio de télévision temporaire.

16 h 10 HAA : Global News a interviewé M. Dion. Nous avons utilisé une « caméra mise en commun », c.-à-d. une caméra et un(e) caméraman d’un autre réseau de télévision, pour enregistrer cette entrevue.

16 h 20 HAA: Steve Murphy de CTV Atlantic a interviewé M. Dion. La « caméra mise en commun » a continué à enregistrer l’entrevue faite par CTV.

Cette entrevue a été recommencée trois fois et une aide Libérale est intervenue une fois pour tâcher d’aider M. Dion à comprendre la question.

18 h 36 – 18 h 52 HAA : CTV Atlantic a diffusé l’entrevue au complet, les faux départs et l’intervention de l’aide Libérale y compris.

20 h HAE : Mike Duffy Live, une émission dans laquelle on présentait chaque jour des reportages et des discussions sur la campagne électorale, a diffusé les faux départs de M. Dion. Le candidat Libéral Geoff Regan a expliqué en affirmant que M. Dion avait éprouvé des difficultés parce qu’il ne pouvait pas entendre les questions. Cette déclaration de la part de M. Regan était inexacte.

Ce soir-là, ainsi que le lendemain, plusieurs organismes de nouvelles ont rapporté l’entrevue et les faux départs, dont La Presse canadienne, la CBC, Newsworld, Global News, The Globe and Mail et The Toronto Star.

La caméra mise en commun :

Pendant les entrevues effectuées par Global et CTV, il y avait une caméra mise en commun dans la salle (un(e) caméraman de Radio-Canada). Les réseaux conviennent, pendant les campagnes électorales, d’enregistrer toutes les entrevues individuelles avec les chefs des partis et de les acheminer ensuite à leurs diverses salles de nouvelles. Tous les chefs étaient au courant de cet arrangement et en ont convenu. Il était ainsi possible pour n’importe quel de ces réseaux de télévision de diffuser les entrevues faites par Global et CTV.

L’entrevue : trois faux départs et l’intervention d’une aide Libérale :

M. Murphy a entamé l’entrevue en passant en revue le discours que M. Dion avait prononcé au déjeuner à Halifax plus tôt ce jour-là. M. Dion avait attaqué le Premier ministre Harper au sujet de l’économie :

            Murphy :           « Aujourd’hui, vous avez dit que M. Harper n’a rien offert pour rassurer les Canadiens et (qu’il) n’offre aucune vision pour le pays. »

            M. Dion fait signe que oui.

            Murphy :           « Si vous étiez premier ministre à l’heure actuelle, qu’auriez-vous fait au sujet de l’économie et de cette crise que M. Harper n’a pas fait? »

M. Dion a demandé des précisions et s’est ensuite mis à répondre. Il a trébuché verbalement lorsqu’il a décrit un « plan de 30 à 50 jours » pour l’économie, puis il s’est corrigé et a indiqué qu’il s’agissait d’un plan de 80 jours. Ensuite, M. Dion semblait troublé; il s’est arrêté soudainement et a demandé s’il était possible de recommencer l’entrevue, ce que M. Murphy a convenu de faire.

Lors de sa deuxième tentative de répondre à cette question, M. Dion a dit « Il nous faut recommencer. » Ce n’était pas une demande; c’était une déclaration de la part de M. Dion selon laquelle l’entrevue serait recommencée.

Puis, une aide Libérale (laquelle semblait clairement comprendre la question), est intervenue hors champ pour expliquer la question à M. Dion pendant que les caméras roulaient.

L’entrevue a ensuite repris. M. Dion s’est arrêté et a dit : « Recommençons. » Ce n’était pas non plus une demande qu’il faisait à M. Murphy; c’était une autre déclaration de la part de M. Dion indiquant que l’entrevue serait recommencée pour la troisième fois.

Quels engagements, le cas échéant, le réseau CTV News a-t-il pris envers M. Dion?:

Les personnes politiques connaissent les médias à fond. Ils et elles savent que tous ce qu’ils et elles disent est public, surtout pendant une campagne électorale.

M. Murphy n’a pris aucun engagement envers M. Dion ou qui que ce soit de la campagne Libérale selon lequel certaines choses ne serait pas divulguées publiquement ou pas diffusées. Dans ce cas-ci, plusieurs journalistes, trois caméras de télévision et des équipes techniques étaient présents dans la salle. Dans une telle situation, et pendant une campagne électorale, tout ce qui a été dit serait public et tous les réseaux de télévision y auraient accès pour des fins de diffusion.

Après la première question posée par M. Murphy, M. Dion A DEMANDÉ s’il était possible de recommencer l’entrevue. M. Murphy a convenu de cette demande initiale par courtoisie. Peut-être pensait-il que M. Dion n’avait pas entendu la question, ou qu’il était fatigué ou distrait après une longue campagne électorale. Cependant, cette mesure de courtoisie ne se prolonge pas jusqu’au point où la personne interviewée déclare à maintes reprises qu’il faut recommencer. C’est M. Dion, et non M. Murphy, qui a déclaré le deuxième recommencement et ensuite le troisième. M. Murphy n’avait pas bien d’autre choix que de continuer l’entrevue.

Les mesures prises par la suite par CTV – Cela méritait-il d’être signalé dans les nouvelles?

Le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) reconnaît qu’il revient à chaque radiodiffuseur individuel d’assumer la responsabilité pour la programmation qu’il diffuse, à condition que cette programmation soit équilibrée. Cette indépendance éditoriale est un élément clé du système de radiodiffusion canadien et aussi un aspect important qui est axé sur la liberté d’expression assurée par la Charte canadienne des droits et libertés. Le CCNR, lui aussi, appuie dans diverses décisions le principe qu’il revient au radiodiffuseur d’établir ce qui mérite d’être signalé dans les nouvelles, le contenu des nouvelles, la longueur des reportages de nouvelles et l’ordre dans lequel ils paraîtront dans le cadre d’un téléjournal. CTV News prend ces responsabilités très au sérieux. Après que l’entrevue avec M. Dion était terminée, les responsables de CTV News se sont trouvés dans la position suivante : il leur fallait établir s’il était approprié de diffuser l’entrevue complète avec les faux départs. Cela a déclenché un examen approfondi par l’équipe de la rédaction. Nous avons examiné la bande et le directeur des nouvelles de CTV Atlantic et son personnel ont d’abord été saisis de la question. Ensuite, je me suis moi-même penché sur la question en ma capacité de président de CTV News, et les cadres supérieurs de la rédaction à Toronto ont également examiné la question.

Il est fort exceptionnel, dans le cadre d’une campagne électorale au Canada, qu’un chef de parti passe trois minutes à tenter de comprendre une question et à juger ce que sera sa réponse. Il est encore plus exceptionnel qu’un ou une aide intervienne hors champ en pleine entrevue pour expliquer une question à un chef de parti.

Lorsqu’ils se sont penchés sur la question, les rédacteurs des nouvelles de CTV News ont discuté de plusieurs questions, dont les suivantes :

-           M. Dion pouvait-il entendre les questions?

-           Des promesses ou des engagements précis avaient-ils été pris selon lesquels la bande vidéo ne serait pas diffusée au complet?

-           Nous sommes-nous montrés justes envers M. Dion en lui posant des questions en anglais, soit sa deuxième langue?

-           Pourquoi les aides de M. Dion ont-ils tant insisté pour faire éliminer les faux départs?

-           Si nous éliminions les faux départs, offririons-nous une faveur ou un avantage au chef du parti Libéral?

CTV News en est venu aux conclusions suivantes quant à ces questions :

-           M. Dion pouvait entendre les questions.

-           Aucun engagement précis ou direct n’a été pris en vue d’éliminer les faux départs.

-           Nous étions d’avis que nous nous sommes montrés justes en posant une question en anglais, puisque l’aide de M. Dion lui a fourni des précisions.

-           Nous étions d’avis que nous procurerions un avantage à M. Dion si nous éliminions les faux départs.

Les trois minutes de dialogue entourant les faux départs soulevaient également d’autres questions :

-           La capacité de M. Dion de comprendre sa deuxième langue – l’anglais – était-elle si peu développée qu’il ne pouvait pas comprendre une question exprimée dans divers temps?

-           Combien souvent des aides expliquent-ils des questions importantes à M. Dion?

-           M. Dion saisit-il des enjeux comme le déclin de l’économie canadienne?

-           M. Dion a-t-il une capacité de réflexion rapide et est-il en mesure de répondre à des questions directement et avec précision?

-           M. Dion était-il si décidé à suivre son programme et son scénario établis quant à ses messages clés qu’il refusait de dire quoi que ce soit d’autre?

-           M. Dion était-il épuisé vers la fin de la campagne électorale, et dans ce cas-là, comment soutient-il la pression et l’examen du public dans de telles situations?

Nous sommes d’avis qu’il s’agissait de questions légitimes dont les électeurs devaient tenir compte pendant la campagne électorale. Après avoir soigneusement examiné le tout, CTV News a jugé que l’entrevue méritait d’être signalée dans les nouvelles et a décidé de la diffuser au complet étant donné que les enjeux dont il était question revêtaient tant d’importance pour l’intérêt public. Notre décision se rangeait du côté de la transparence plutôt que de celui de la censure, afin de donner l’occasion aux téléspectateurs d’en tirer leurs propres conclusions. Nous sommes également d’avis que notre décision respectait l’article 6 [sic, l’article 5 en réalité] du Code de déontologie de l’Association canadienne des radiodiffuseurs :

« En démocratie, l’objectif fondamental de la diffusion des nouvelles est de faciliter au public la connaissance de ce qui se passe et la compréhension des événements de façon à ce qu’il puisse en tirer ses propres conclusions. »

Les obligations de CTV News pendant une campagne électorale :

Notre objectif et notre obligation sont les suivants : exposer les téléspectateurs aux partis politiques, aux programmes électoraux et aux chefs de sorte que les électeurs soient mieux informés le jour du vote. La couverture politique dominait la programmation de CTV News pendant la campagne. En effet, elle était présente dans les téléjournaux locaux de CTV, dans CTV National News, Canada AM et dans l’émission Question Period diffusée le dimanche. Pendant la campagne, nous avons produit deux heures de Mike Duffy Live sur CTV Newsnet. Cette émission quotidienne consistait en un examen et une analyse faits de près de chaque jour de la campagne; elle était le point de rencontre des partisans politiques pour discuter des enjeux et de la performance des chefs.

Les responsables de CTV News sont fort conscients de leurs responsabilités aux termes de la Loi sur la radiodiffusion et du Règlement de 1987 sur la télédiffusion, et plus précisément de la Circulaire de radiodiffusion CRTC 2008-4, laquelle fait état des directives à l’intention des radiodiffuseurs sur l’élection générale fédérale de 2008.

Selon la Circulaire, les radiodiffuseurs ont la responsabilité :

« … d’assurer un traitement équitable – soit juste – des questions, des candidats et des partis. Il y a lieu de noter que le mot “équitable” ne signifie pas nécessairement “égalité”. Mais, généralement, tous les candidats et partis ont droit à une certaine couverture qui leur donnera l’occasion d’exposer leurs idées au public. »

Nous prenons note également qu’il est réitéré dans cette Circulaire que la couverture des nouvelles doit généralement être laissée à la discrétion éditoriale du radiodiffuseur.

Pendant une campagne électorale, chaque parti politique tâche de présenter son chef sous le meilleur jour possible. Le bunker électoral de chaque parti est conçu précisément pour influencer la couverture médiatique. CTV News est un organisme indépendant qui ne favorise aucun parti politique. Nous ne présentons pas des éditoriaux appuyant un chef, un programme électoral ou un candidat. De plus, nous veillons à ce que notre couverture des campagnes politiques n’offre aucune faveur ou aucun avantage à un parti ou à un candidat.

Pendant la campagne dont il est question, les dirigeants du parti Conservateur et des partisans de ce parti critiquaient à son de trompe notre couverture de l’affaire Gerry Ritz et la listériose, de la controverse suscitée par « l’excrément de macareux » et des commentaires faits par le Premier ministre Harper pendant la crise financière. Des plaintes semblables quant à d’autres questions nous ont été signalées par les partisans du NPD, des Libéraux et des Verts.

Dans ce cas-ci, les aides de Stéphane Dion ont demandé à CTV News de laisser tomber la première partie de l’entrevue. Ils nous demandaient une faveur, un avantage que nous ne pouvions pas accorder et que nous n’avons pas accordé aux autres chefs et partis. Nous sommes d’avis que si nous avions fait droit à cette demande, CTV News aurait dérogé à l’article 5 du Code de déontologie de l’ACDIRT, lequel stipule :

« Les journalistes de la radio et de la télévision résisteront aux pressions visant à modifier ou à dénaturer l’information. Il faut également résister à toute tentative, réelle ou apparente, d’ingérence dans le contenu. »

Si nous n’avions pas présenté l’entrevue complète, nous aurions caché un aspect ayant un intérêt direct pour le public et une importance considérable.

RÉPONSES AUX PRÉOCCUPATIONS SPÉCIFIQUES :

Les recommencements sont-ils pratique commune?:

Dans le but de préciser, nous signalons qu’il est peu commun de recommencer ou de reprendre une entrevue dans le domaine des nouvelles diffusées quotidiennement à la télévision. En fait, il est très rare de recommencer ou de reprendre dans le cas d’entrevues vedettes individuelles à caractère politique qui durent de huit à 12 minutes et qui sont enregistrées en direct sur bande. Le but est de diffuser l’entrevue complète et non modifiée de la même manière que le ferait le radiodiffuseur dans le cas d’une entrevue en direct. Comme nous l’indiquons plus haut, à l’origine CTV Atlantic avait l’intention de faire une deuxième entrevue individuelle et non modifiée en direct avec M. Dion pendant la campagne. Les arrangements ont été modifiés pour tenir compte de l’horaire de campagne de M. Dion, ce qui nous a obligés à faire une entrevue en direct sur bande à la place.

Le trouble auditif de M. Dion :

Dans les lettres que certaines personnes ont écrites à CTV News, celles-ci déclarent que nous avons fait preuve de discrimination contre une personne ayant un handicap, parce que M. Dion souffre d’un trouble auditif. En effet, après l’entrevue le député Libéral de la Nouvelle-Écosse Geoff Regan a déclaré dans le cadre de l’émission Mike Duffy Live que M. Dion ne pouvait pas entendre la question. Cette déclaration était tout simplement fausse. M. Murphy et M. Dion étaient assis dans une salle non bruyante et deux mètres les séparaient. M. Dion a lui-même confirmé qu’il n’avait eu aucune difficulté à entendre les questions.

ACDIRT : article 8 (Réserve et conduite)

Certaines personnes ont dit que CTV News a violé l’article 8 du Code de l’ACDIRT qui se lit comme suit :

« Les journalistes de la radio et de la télévision useront de tact dans leurs rapports avec les personnes et les sources avec qui ils font affaire. Ils feront particulièrement attention d’user de sensibilité dans leurs échanges avec les enfants. Ils se montreront courtois et pleins d’égards envers autrui, prenant les dispositions pour que leur équipement nuise le moins possible. Ils feront tout en leur possible pour que leur présence ne soit pas de nature à fausser le caractère ou l’importance des événements. »

Même si M. Murphy et son équipe ont été confrontés à une situation inhabituelle qui présentait un élément de pression politique partisane, ils ont fait preuve du plus grand professionnalisme. Ils se sont montrés courtois et ont usé de sensibilité dans leurs discussions interpersonnelles avec M. Dion et les aides du parti Libéral.

Ce n’est qu’après l’entrevue que les responsables de CTV News se sont vus obligés de décider comment ils utiliseraient l’entrevue avec M. Dion, laquelle avait été effectuée en direct sur bande. Bien que nous n’ayons jamais eu l’intention de modifier cette entrevue d’une façon ou d’une autre et qu’elle devait être présentée de la même façon qu’une entrevue en direct, les responsables de CTV News ont été obligés d’examiner cette question sérieusement, du point de vue du journalisme professionnel, avant de prendre une décision finale quant à savoir si l’entrevue serait diffusée au complet, étant donné l’ingérence du parti Libéral et le nombre inhabituel et considérable de reprises exigé par M. Dion.

Aviez-vous l’intention de nuire à la campagne de Stéphane Dion ou de donner un bon tuyau à la campagne de M. Harper?

Certaines personnes ont dit que CTV News voulait bel et bien nuire à Stéphane Dion cinq jours avant l’élection générale. Cette notion est complètement absurde. D’autres allégations selon lesquelles CTV a tenté d’aviser la campagne de M. Harper au sujet de l’entrevue de Halifax sont toutes autant offensantes.

Ces allégations sont complètement fausses et ne représentent aucunement la façon dont CTV News s’est conduit pendant la campagne électorale. Nous vous assurons que CTV News ne ferait rien pour aider un parti politique ou un candidat pendant une campagne électorale. CTV News est un organisme de nouvelles indépendant qui ne favorise aucun parti politique. Lorsque quelque chose se produit un jour donné, nous avons l’obligation de rapporter ce que nous estimons digne d’être signalé dans les nouvelles.

Conclusion :

Bien que CTV ait reçu de nombreuses plaintes de la part des partisans des Libéraux au sujet de la diffusion de cette entrevue, nous avons également reçu de nombreuses plaintes de partisans des Conservateurs, du NPD et du parti Vert selon lesquelles d’autres reportages de nouvelles étaient empreints de parti pris à l’endroit de leur parti respectif. La politique est une question très épineuse et compliquée et il est très difficile pour les télédiffuseurs de toujours satisfaire tous les téléspectateurs, surtout pendant une campagne électorale. Toutefois, nous vous assurons que nos reportages de nouvelles ne sont jamais biaisés ou favorables à dessein envers un parti ou ses partisans.

Le réseau CTV est un membre en règle du CCNR et il suit les lignes directrices établies par ce dernier. Nous sommes d’avis que les reportages de nouvelles dont il est question respectent en tous points tous les codes de l’industrie administrés par le CCNR, ainsi que toutes les lois applicables.

En vous remerciant de nous avoir fait part de vos préoccupations, j’espère que mes explications vous permettront de mieux comprendre notre position dans cette affaire.

Comme nous le mentionnons plus haut, deux plaignants ont présenté leur Demande de décision respective après avoir reçu la lettre de CTV.

 

la DÉcision

Le Comité national des services spécialisés du CCNR a examiné cette émission à la lumière des dispositions suivantes du Code de déontologie de l’Association canadienne des radiodiffuseurs (ACR) et du Code de déontologie (journalistique) de l’Association canadienne des directeurs de l’information radio-télévision (ACDIRT – l’Association des journalistes électroniques) :

Code de déontologie de l’ACR, Article 5 – Nouvelles

1)         Il incombe aux radiotélédiffuseurs de présenter les nouvelles avec exactitude et impartialité. Ils doivent s’assurer que les dispositions qu’ils ont prises pour obtenir les nouvelles leur garantissent ce résultat. Ils doivent aussi faire en sorte que leurs émissions de nouvelles n’aient pas le caractère d’un éditorial.

2)         Les nouvelles portant sur un sujet controversé ne seront pas choisies de façon à favoriser l’opinion de l’une des parties en cause aux dépens de l’autre non plus que de façon à promouvoir les croyances, les opinions ou les vœux de la direction, du rédacteur des nouvelles ou de toute autre personne qui les prépare ou les diffuse. En démocratie, l’objectif fondamental de la diffusion des nouvelles est de faciliter au public la connaissance de ce qui se passe et la compréhension des événements de façon à ce qu’il puisse en tirer ses propres conclusions.

Code de déontologie de l’ACR, Article 6 – Présentation complète, juste et appropriée

C’est un fait reconnu que la tâche première et fondamentale de chaque radiotélédiffuseur est de présenter des nouvelles, des points de vue, des commentaires ou des textes éditoriaux d’une manière complète, juste et appropriée. Ce principe s’applique à toute la programmation de la radio et de la télévision, qu’il s’agisse des nouvelles, des affaires publiques, d’un magazine, d’une émission-débat, d’une émission téléphonique, d’entrevues ou d’autres formules de radiotélévision dans lesquelles des nouvelles, des points de vue, des commentaires ou des éditoriaux peuvent être exprimés par les employés du radiotélédiffuseur, leurs invités ou leurs interlocuteurs.

Code de déontologie (journalistique) de l’ACDIRT, Article 8 – Réserve et conduite

Les journalistes de la radio et de la télévision useront de tact dans leurs rapports avec les personnes et les sources avec qui ils font affaire. Ils feront particulièrement attention d’user de sensibilité dans leurs échanges avec les enfants. Ils se montreront courtois et pleins d’égards envers autrui, prenant les dispositions pour que leur équipement nuise le moins possible. Ils feront tout en leur possible pour que leur présence ne soit pas de nature à fausser le caractère ou l’importance des événements.

Les membres du comité décideur ont lu toute la correspondance afférente et ont visionné un enregistrement de l’émission. La majorité du Comité conclut que CTV Newsnet a violé l’article 6 du Code de déontologie de l’ACR. On trouvera, dans l’opinion dissidente présentée plus loin dans la présente, le point de vue de la minorité, laquelle conclut qu’il n’y a pas eu dérogation à l’une quelconque des dispositions précédentes.

 

La pertinence de la décision rendue par le Comité régional de l’Atlantique

Le Comité national des services spécialisés reconnaît que la décision du Comité de l’Atlantique concernant l’entrevue faite par CTV Atlantic portait strictement sur une émission de nouvelles, et que Mike Duffy Prime Time Live est une émission d’affaires publiques et non pas une émission consacrée purement aux nouvelles. Le Comité ne conclut pas pour cette raison que les principes applicables soient radicalement différents. Bien qu’il soit évident que l’émission de M. Duffy permet davantage de souplesse pour exprimer des opinions, souplesse qui ne serait ni prévue ni permise dans un contexte consacré purement aux nouvelles, ce n’est pas la présence d’opinions dans l’épisode qui préoccupe particulièrement le Comité dans la présente affaire. Pour le Comité national des services spécialisés, beaucoup tient à des questions qui ont été discutées et tranchées dans la décision du Comité de l’Atlantique. Par conséquent, ce Comité fera référence à des éléments de la décision CJCH-TV rendue auparavant et s’appuiera sur ces éléments.

 

Une question préliminaire : la question posée par M. Murphy à M. Dion

Vu que la question de la formulation de la question posée à M. Dion est un aspect tout autant central pour évaluer la décision prise par CTV Newsnet de diffuser ce qu’elle a diffusé qu’elle l’était dans la décision concernant CTV Atlantic, le Comité des services spécialisés ne peut faire mieux que d’adopter ce qui a été dit par le Comité régional de l’Atlantique dans sa décision se rapportant à CJCH-TV.

Étant donné que beaucoup tient de ce qui a été demandé et de ce qui a été compris, ou mal compris, le Comité estime utile d’examiner de près la formulation de la question comme telle. Elle a été posée comme suit à l’origine : [traductions] « Si vous étiez premier ministre à l’heure actuelle, qu’auriez-vous fait au sujet de l’économie et de cette crise que M. Harper n’a pas fait? » Quand l’entrevue a recommencé, la question a été formulée de façon presque identique en insérant l’adverbe « déjà » pour qualifier le verbe : « Si vous étiez premier ministre à l’heure actuelle, qu’auriez-vous déjà fait au sujet de cette crise que M. Harper n’a pas fait? ». Puis, dans le contexte de la « bonne » entrevue, laquelle a été diffusée au complet, il n’y avait aucun changement structurel. L’expression « à l’heure actuelle » a été remplacée par « maintenant », et le mot « déjà » a été remplacé par l’expression « à ce point ». La question, dans son incarnation finale était la suivante : « Si vous étiez premier ministre du Canada aujourd’hui, qu’auriez-vous fait à ce point que Stephen Harper n’a pas fait en ce qui concerne cette crise économique? » Dans la discussion préliminaire qui fait partie de l’entrevue finale et complète, M. Murphy a enchaîné en demandant ce qui suit après avoir posé la question initiale : « Mais, si on jette un regard en arrière sur les deux dernières semaines, qu’aurait dû faire M. Harper spécifiquement à propos de cette crise économique qu’il n’a pas fait? »

Quoi qu’il en soit, une analyse même modérément attentive des trois formulations de la question initiale révélerait que la question porte à confusion, et non seulement pour une personne dont la première langue n’est pas l’anglais. Dans le sens grammatical le plus stricte, la question posée en anglais par Steve Murphy mélange non seulement les temps, à savoir le présent et le passé, mais également les modes, soit le subjonctif et l’indicatif, et les deux ont une pertinence syntaxique tant en français qu’en anglais. Il s’ensuit donc que de nombreuses interprétations de ce que l’intervieweur souhait demander sont possibles. Selon l’hypothèse du Comité, ce que l’intervieweur voulait demander à M. Dion était essentiellement ce qu’il aurait fait dans le passé au sujet de l’économie et de la crise s’il avait été à la place de M. Harper pendant la même période. Si c’est le bon sens de la question, elle aurait été plus adéquatement formulée en anglais comme suit : « Si vous aviez été premier ministre pendant la période que M. Harper a été Premier ministre, qu’auriez-vous fait au sujet de l’économie et de cette crise que M. Harper n’a pas fait? » Ou, il se peut que la question que M. Murphy souhaitait poser était censée s’articuler sur le présent et le futur en anglais, dans le sens de « Si vous étiez premier ministre maintenant, quelles mesures prendriez-vous au sujet de l’économie et de cette crise que M. Harper n’a pas encore prises? »

Étant donné que la question porte à confusion, le Comité considère que l’intervieweur avait peut-être même l’intention de demander si M. Dion aurait pris des mesures spécifiques pour obvier à une telle crise économique en premier lieu. Dans l’alternative, M. Murphy voulait-il demander comment M. Dion se serait attaqué à la crise économique s’il lui revenait, après deux ans au pouvoir, de s’en occuper? Ou, souhait-il demander si M. Dion était élu premier ministre le jour de l’entrevue, comment il se chargerait d’une telle crise économique survenue ce jour-là, par la suite ou dans l’avenir? En effet, M. Dion semblait comprendre qu’il pourrait y avoir une réponse différente selon la longueur de temps qu’il aurait pu être en fonction avant d’être obligé de faire face à un problème du genre. Comme il a fini par demander avec intention, [traduction] « donnez-moi une première date à laquelle je suis premier ministre, pour que je puisse comprendre en quoi, en quoi consiste votre question […] » [c’est nous qui soulignons].

Le seul point que le Comité souhaite faire observer est que la question était loin d’être précise et qu’elle portait, en bout de ligne, à confusion même pour les anglophones. Ceci dit, le Comité se compose d’ailleurs entièrement d’anglophones. Elle était ni définie ni même claire, et elle laissait des doutes quant à sa signification chez la personne interviewée, l’auditoire, et même ce Comité après avoir visionné et revu la bande-témoin. Autrement dit, on ne peut pas simplement jeter le blâme pour le malentendu sur la personne interviewée. Cela ne revient pas à dire qu’une question mal formulée entraîne une violation d’un code. Loin de là. Nous tenons simplement à bien préciser que l’évaluation faite par le Comité de la décision du radiodiffuseur de diffuser l’entrevue hachée et recommencée doit tenir compte de l’origine du problème.

Cependant, le Comité national des services spécialisés voit la nécessité d’augmenter l’observation du Comité de l’Atlantique selon laquelle la question peu précise a laissé des doutes quant à sa signification chez l’interviewé, l’auditoire, le Comité de l’Atlantique et ce Comité national. Il voit également qu’il y a lieu d’élargir la conclusion du Comité de l’Atlantique selon laquelle « on ne peut pas simplement jeter le blâme pour le malentendu sur la personne interviewée » en faisant remarquer que c’est exactement ce que Mike Duffy et Craig Oliver ont nettement tenté de faire, à savoir : [traductions] « [un] rappel dévastateur de combien Stéphane Dion peine avec la langue anglaise », « ça me rappelle un peu Bob Stanfield et le ballon de football », « s’agit-il d’un problème de compréhension? », « quelle explication les Libéraux donnent-ils de ce problème de langue chez M. Dion? », « quand on a affaire avec quelqu’un qui veut devenir premier ministre du Canada, on ne badine pas avec ça », et la présentation, au bas de l’écran, de la légende « Les faux départs de Dion » pendant un autre discours qu’il a prononcé le même jour.

Le Comité ne conteste aucunement l’observation faite par le collègue de M. Duffy, Tom Clark, selon laquelle [traduction] « il faut avouer que [la] capacité [de M. Dion] de saisir la langue est un peu difficile à suivre dans certains de ses discours. » Cette observation de la part de M. Clark se rapportait à des incidents précédents pendant la campagne. Même l’examen que ce Comité a fait de la transcription de l’entrevue complète qui a été diffusée sur les ondes de CTV Atlantic, laquelle se trouve à l’Annexe A de CJCH-TV (CTV Atlantic) concernant CTV News at 6 (Entrevue avec Stéphane Dion) (Décision du CCNR 08/09-0196+, rendue le 12 janvier 2009), révèle les difficultés qu’éprouvait le chef des Libéraux à s’exprimer clairement en anglais. Il se peut également qu’il ait mal compris des questions lors d’occasions précédentes, et là aussi il aurait été juste que Tom Clark ou un autre commentateur en fasse l’observation. La préoccupation du Comité des services spécialisés, laquelle sera élucidée plus loin, ne concerne pas une observation du genre. Elle se rapporte plutôt au poids qui a été accordé au fait que M. Dion aurait supposément mal compris une question dont la formulation était fondamentalement boiteuse.

 

La question de ce qui mérite d’être signalé dans les nouvelles

Il y a deux aspects à cette question, soit un qui a été soulevé dans la décision sur CTV Atlantic et un qui découle de la rediffusion des faux départs dans l’émission de M. Duffy.

La première question se rapporte au fait d’avoir même diffusé les prises défectueuses. La majorité du Comité national des services spécialisés est d’accord avec le Comité de l’Atlantique. Il est incontesté que l’élément de la diffusion faite à l’origine qui méritait d’être signalé dans les nouvelles était l’entrevue complète qui a duré approximativement 12 minutes après les faux départs, à compter d’environ 18 h 41. Dans cette partie-là du téléjournal de 18 h, M. Dion a discuté de son programme électoral et a offert des suggestions pour prendre la crise économique en main en réponse à la question mal formulée qui avait été posée à l’origine. Le reste de l’entrevue (d’une durée d’un peu plus de dix minutes supplémentaires) portait sur ce qui, à son avis, devrait être dit pour « rassurer les Canadiens », le plan économique des Libéraux, la taxe proposée sur le carbone, les déficits, le tournant vert, les impôts, les politiques nationales comparables en Europe et la mission militaire du Canada en Afghanistan. C’est là où se trouvait la substantifique moelle et non pas dans les recommencements. Malgré la présence de cette entrevue au complet après les premières quatre minutes d’introduction et de faux départs, le Comité de l’Atlantique a conclu il y avait eu violation d’un code « pour avoir dérogé à son [celui de CTV Atlantic] engagement et décidé de diffuser les prises défectueuses. » Dans l’affaire qui nous occupe, où presque aucun du contenu substantif se rapportant à l’élection n’a été présenté à l’auditoire, le Comité juge que la rediffusion était injuste aux termes de l’article 6 du Code de déontologie de l’ACR.

La deuxième question porte sur le fait que la diffusion faite par CTV Atlantic des faux départs méritait elle-même d’être signalée dans les nouvelles, qu’elle était devenue apte à être signalée dans les nouvelles. Comme l’a dit le président de CTV News dans sa lettre de novembre, [traduction] « Ce soir-là, ainsi que le lendemain, plusieurs organismes de nouvelles ont rapporté l’entrevue et les faux départs, dont La Presse canadienne, la CBC, Newsworld, Global News, The Globe and Mail et The Toronto Star » [c’est nous qui soulignons]. Bien entendu, rien dans la déclaration du président de CTV News n’indique que les faux départs ont effectivement été diffusés par l’un des radiodiffuseurs mentionnés dans la lettre, bien que cela n’aurait pas justifié cette rediffusion-ci. Quoi qu’il en soit, le Comité, lequel se compose, entre autres, d’un journaliste chevronné de rang supérieur de la presse parlée et d’un ancien président de l’ACDIRT, reconnaît d’emblée que le radiodiffuseur aurait pu facilement rapporter l’histoire sans qu’il soit nécessaire de montrer les prises défectueuses. Après tout, ce n’est pas le fait de rapporter l’histoire qui est mis en question, mais plutôt la rediffusion des faux départs.

La majorité du Comité considère pertinente la conclusion suivante du Comité de l’Atlantique :

Que cherchait donc le radiodiffuseur, sinon les questions au complet et les réponses au complet? Il semblerait que c’étaient les trébuchements verbaux, les « whoops » et les faux départs. Étant donné la piètre qualité de la question et sa syntaxe qui portait à confusion, le Comité n’accepte pas la « justification » selon laquelle il pouvait être démontré que la capacité de M. Dion de comprendre l’anglais était [traduction] « si peu développée qu’il ne pouvait pas comprendre une question exprimée dans divers temps. » Ce sont les explications en matière de politiques que M. Dion a données pendant les quelque 12 minutes non interrompues de l’entrevue complète qui permettent de juger si le chef des Libéraux était en mesure ou pas de saisir [traductions] « des enjeux comme le déclin de l’économie canadienne » et s’il avait ou non « une capacité de réflexion rapide [et de] répondre à des questions directement et avec précision. » Cette même entrevue assez longue pourrait servir de ligne de base pour juger si ses réponses s’en tenaient, comme le dit le président de CTV News, à des messages ayant, on le suppose, fait l’objet d’une répétition et dont le scénario et le programme avaient été établis à l’avance. S’ils étaient de ce genre-là, l’auditoire était libre d’en venir à cette conclusion d’après ce que M. Dion a dit dans ses 12 minutes de réponses.

Le Comité conclut que même si l’histoire était devenue matière à reportage, la rediffusion des bandes n’était pas devenue justifiable. Il y a un vaste écart de différence entre les deux.

 

Le tact, la courtoisie et l’égard

Il y a une différence fondamentale entre l’applicabilité de l’article 8 du Code de déontologie (journalistique) de l’ACDIRT aux diffusions faites par CTV Atlantic et CTV Newsnet. Dans le premier cas, un rapport avait été établi avant l’entrevue. Bien que le Comité soit d’accord avec le Comité de l’Atlantique quant à son interprétation de l’article 8, il conclut que l’émission Mike Duffy Live Prime Time n’avait établi aucun rapport du genre avec M. Dion ou ses collègues. Puisqu’il n’y avait pas, par conséquent, de rapport établi entre M. Duffy et Stéphane Dion, il ne peut y avoir de question de tact, de courtoisie et d’égard à évaluer. Il y avait, dans un sens, aucun devoir envers le sujet « sur le terrain », notamment un interviewé avec qui le radiodiffuseur traitait à un moment pertinent, ce qui constitue, de l’avis du Comité, l’essence de l’intention de l’article. Par conséquent, le Comité des services spécialisés ne conclut pas que le radiodiffuseur a enfreint cet article en diffusant Mike Duffy Live Prime Time.

 

L’équité

Le Comité n’a aucune difficulté en ce qui concerne la question du tact et de la courtoisie, mais la majorité du Comité voit l’aspect équitable de la diffusion de l’émission Mike Duffy Live Prime Time autrement. D’abord, même si la majorité, le journaliste chevronné de rang supérieur de la presse parlée y compris, souscrit à la position prise par le Comité régional de l’Atlantique sur la question des reprises, elle irait encore plus loin.

[Le Comité régional de l’Atlantique] (les deux tiers des décideurs représentant l’industrie étant eux-mêmes membres de l’ACDIRT et des journalistes de la presse parlée qui ont beaucoup d’expérience à leur actif) estime que les recommencements et les reprises sont monnaie courante et non une rareté. La décision de poser un tel geste de courtoisie n’était ni déraisonable ni même inhabituelle.

Le Comité des services spécialisés conclut que les prises défectueuses du genre sont très communes, qu’elles s’inscrivent même dans la routine. Par conséquent, le Comité est d’avis qu’il ne serait pas le moindrement poussé qu’une personne en autorité convienne d’un recommencement ou même de plus d’un recommencement. Après tout, une fois ce processus déclenché, il n’y avait aucune raison de s’attendre que quelque chose ait changé au point du troisième ou même du quatrième recommencement. L’intervieweur aurait pu dire, au moment de n’importe quel de ces recommencements, « Non, nous devons continuer à partir de ce point. » M. Murphy ne l’a pas fait, et de l’avis du Comité, le chef des Libéraux et son équipe avaient entièrement droit à s’attendre que la partie recommencée soit en effet « écrasée » ou qu’il soit interdit de l’utiliser. Le Comité considère que cela est d’autant plus raisonnable vu la nature imprécise de la question et la confusion créée par l’intervieweur puisque celui-ci n’a pas pu préciser ce qu’il demandait. Si la question avait été bien articulée et conçue, le Comité aurait pu s’attendre à ce que le chef des Libéraux assume une certaine responsabilité pour la confusion qui s’est produite par la suite. Ce n’était cependant pas le cas. Même si la question avait été posée convenablement, il est probable que l’engagement pris par le radiodiffuseur de permettre les recommencements aurait cependant eu l’effet d’interdire le contenu filmé. Dans les circonstances, la question était mauvaise et l’engagement a été pris. Le Comité est d’avis que le geste posé par le radiodiffuseur, soit la rediffusion des prises défectueuses pendant l’émission de M. Duffy, constitue une présentation injuste et inappropriée des nouvelles, des points de vue, des commentaires et des textes éditoriaux contrairement à la règle établie par l’article 6 du Code de déontologie de l’ACR.

Le Comité national reconnaît également que même si l’animateur Mike Duffy avait le droit d’avoir et de faire connaître une opinion, puisqu’il s’agissait, après tout, d’une émission d’un mélange de nouvelles et d’affaires publiques et non pas d’une émission consacrée purement aux nouvelles, il est allé trop loin. Ses méthodes n’étaient pas justes, équilibrées ou impartiales. En plus du caractère injuste de la rediffusion dont il est question dans le paragraphe précédent, l’animateur a faussement représenté, et ce de manière significative, le point de vue d’un des trois membres de son groupe de spécialistes, notamment celui du député Libéral Geoff Regan, lequel avait attribué le malentendu à un trouble auditif et avait dit [traduction] « Je ne pense pas que nous devrions […] consacrer beaucoup de temps à parler du handicap physique d’une personne. » Environ 20 à 30 secondes plus tard (c’est nous qui soulignons dans les extraits qui suivent) M. Duffy, ne tenant aucunement compte de ce que le député Regan avait en fait dit, a déclaré [traductions] « vous la refilez dans le sens que nous nous moquons du handicap physique de quelqu’un. » Et, dans sa prochaine observation, l’animateur a réitéré l’affirmation fallacieuse, « Et puis vous me dites qu’on se moque de son handicap physique? » Malgré le fait que l’invité Geoff Regan ait dit à deux reprises « Ce n’est pas ça que j’ai dit » – et il ressort clairement de la transcription que ce n’était pas ce qu’il a dit – Mike Duffy a persisté à avancer sa fausse représentation. Lors de son entretien avec ses collègues de CTV Tom Clark et Craig Oliver, M. Duffy a alors dit « Font-ils comme Geoff Regan en disant que tout tourne sur son handicap et ceux qui le mentionnent s’en prennent à lui? » Il a conclu en disant « Geoff Regan a dit que c’était attribuable à un handicap et que nous nous moquons d’une personne handicapée. » Le Comité national des services spécialisés conclut que la fausse représentation du point de vue du député que l’animateur Mike Duffy a continué à faire constituait une présentation injuste et inappropriée des points de vue ou des commentaires contrairement à l’article 6 du Code de déontologie de l’ACR.

 

L’opinion dissidente de J. Medline (à laquelle souscrit L. Todd)

Pour les raisons indiquées ci-dessous, je ne suis pas d’accord avec l’opinion de la majorité et je n’aurais pas jugé que CTV Newsnet a dérogé à l’une quelconque des dispositions des codes mentionnées plus haut, dans la mesure où elles se rapportent à l’entrevue faite avec Stéphane Dion.

 

L’évaluation de la valeur absolue et relative des recommencements de l’entrevue

Dans sa décision, la majorité du Comité national des services spécialisés en vient à la conclusion suivante :

Le reste de l’entrevue [c.-à-d. après les recommencements] (d’une durée d’un peu plus de dix minutes supplémentaires) portait sur ce qui [selon M. Dion] devrait être dit pour « rassurer les Canadiens », le plan économique des Libéraux, la taxe proposée sur le carbone, les déficits, le tournant vert, les impôts, les politiques nationales comparables en Europe et la mission militaire du Canada en Afghanistan. C’est là où se trouvait la substantifique moelle et non pas dans les recommencements. […] Dans l’affaire qui nous occupe, où presque aucun du contenu substantif se rapportant à l’élection n’a été présenté à l’auditoire, le Comité juge que la rediffusion était injuste aux termes de  l’article 6 du Code de déontologie de l’ACR [c’est moi qui souligne].

Dans une décision distincte qui se rapporte à la présente, le Comité régional de l’Atlantique en est venu à une conclusion semblable :

Ce sont les explications en matière de politiques que M. Dion a données pendant les quelque 12 minutes non interrompues de l’entrevue complète qui permettent de juger si le chef des Libéraux était en mesure ou pas de saisir [traductions] « des enjeux comme le déclin de l’économie canadienne », et s’il avait ou non « une capacité de réflexion rapide [et de] répondre à des questions directement et avec précision. »

Les comités du CCNR s’hasardent effectivement dans une zone dangereuse lorsqu’ils décident quels aspects de la couverture électorale « se rapportent à l’élection » et quels ne s’y rapportent pas. Il ne nous revient pas de décider ce qu’un électeur Canadien possible jugerait « substantifique ». Les explications que M. Dion a données en matière de politiques peuvent avoir fourni suffisamment de renseignements à certaines personnes, mais non pas à d’autres personnes. Je ne peux prétendre représenter les personnes individuelles de l’électorat.

Même s’il n’y avaient peut-être pas des éléments se rapportant à une position ou aux politiques dans les faux départs, ils ont certainement soulevé plusieurs questions quant au leadership qui pouvaient avoir une pertinence pour au moins certains électeurs éventuels. Je ferais preuve d’hypocrisie si j’appuyais la position de la majorité, alors que j’ai moi-même trouvé davantage de valeur dans les éléments faisant l’objet de contestation. Par exemple :

Ce ne sont pas, là non plus, des questions relatives aux politiques, mais elles peuvent donner une idée du genre de chef qu’il pourrait être ou devenir, de la façon dont il réagirait en période de crise, et ainsi de suite. À l’ère moderne, les mécanismes politiques permettent de contrôler un éventail d’éléments des campagnes, mais dans ce cas-ci, nous, le public canadien, avons pu assister à une réponse qui n’avait été ni scénarisée, ni préparée à l’avance. Cet aspect-là avait donc de la valeur.

Et, le contexte est important dans ce cas-ci. L’entrevue dont il était question portait sur un chef éventuel de notre pays. En pareil cas, le radiodiffuseur devrait privilégier l’occasion de fournir davantage, et non pas moins, d’information au public. Après tout, l’article 5 du Code de déontologie de l’ACR déclare ce qui suit : « En démocratie, l’objectif fondamental de la diffusion des nouvelles est de faciliter au public la connaissance de ce qui se passe et la compréhension des événements de façon à ce qu’il puisse en tirer ses propres conclusions » [c’est moi qui souligne].

De plus, l’article même (l’article 6) du Code de déontologie de l’ACR que cite la majorité dans sa décision exige également la présentation complète des nouvelles, des points de vue, des commentaires ou des éditoriaux. On pourrait tout aussi facilement faire valoir que CTV aurait dérogé à cette disposition en prenant la décision d’omettre les faux départs.

Le fait est que M. Dion aurait pu traiter la question mise en cause de plusieurs manières, et que son comportement, sa frustration, sa décision de demander des recommencements (ou simplement de recommencer à diverses occasions distinctes) étaient tous des éléments sous son contrôle. Bien qu’on puisse s’interroger sur la syntaxe de la question posée dans les circonstances actuelles, cela ne devrait pas être un aspect déterminant.

Je suis d’avis que le Comité a accordé entièrement trop de poids à la question posée par M. Murphy, et qu’il n’a pas tenu compte du fait que la capacité d’un premier ministre éventuel de répondre à une question – peu importe la question et la manière dont elle est formulée – pourrait s’avérer plus importante pour au moins certains des électeurs. C’est dire que le Comité a sous-estimé la valeur de l’aspect qui se résume par la question « comment a-t-il composé avec la situation? »

Pour des raisons semblables, je n’accepte pas la position de la majorité selon laquelle il s’agissait, en paraphrase, d’un « marché conclu » et que les promesses faites par M. Murphy pendant les faux départs de l’entrevue auraient dû être tenues peu importe les circonstances.

Premièrement, la transcription n’indique aucunement que M. Murphy ait effectivement déclaré que l’entrevue ne serait pas diffusée. Lors de la première occasion, M. Dion a demandé, après avoir trébuché verbalement plusieurs fois, qu’on recommence, chose qui lui a été accordée. Mais, personne n’a dit que ces séquences ne seraient jamais diffusées et, en fait, une voix non identifiée a indiqué à plusieurs occasions que l’entrevue continuait à être enregistrée. De mon point de vue, un recommencement et une promesse de ne jamais diffuser les séquences sont des engagements distincts.

Deuxièmement, lors des occasions subséquentes, M. Dion a subitement arrêté l’entrevue de son propre chef. Il n’y avait, lors de ces occasions-là, aucun engagement ou promesse de ne jamais diffuser les séquences. M. Dion et son équipe avaient peut‑être cette impression, mais aucun marché comme tel n’a été conclu.

Mais, supposons pour un instant qu’il existait effectivement une entente selon laquelle les faux départs ne seraient jamais diffusés. Supposons que M. Murphy a serré la main de M. Dion et a personnellement assuré tous ceux et celles qui étaient présents que seule « l’entrevue complète » serait diffusée. Je maintiens toujours qu’il n’y aurait pas eu de violation des codes de l’industrie.

Dans la réponse complète qu’il a faite aux plaignants, le président de CTV News a noté que le directeur des nouvelles de CTV Atlantic et son personnel ont d’abord examiné les faux départs, et qu’ils ont ensuite été examinés par lui-même et les cadres supérieurs de la rédaction à Toronto, après quoi la décision fut prise de diffuser les faux départs :

Nous sommes d’avis qu’il s’agissait de questions légitimes dont les électeurs devaient tenir compte pendant la campagne électorale. Après avoir soigneusement examiné le tout, CTV News a jugé que l’entrevue méritait d’être signalée dans les nouvelles et a décidé de la diffuser au complet étant donné que les enjeux dont il était question revêtaient tant d’importance pour l’intérêt public. Notre décision se rangeait du côté de la transparence plutôt que de celui de la censure, afin de donner l’occasion aux téléspectateurs d’en tirer leurs propres conclusions. [...]

Dans ce contexte, par conséquent, le Comité aurait alors été obligé de peser la promesse faite sur-le-champ par M. Murphy de ne pas diffuser les faux départs, contre le second regard serein de plusieurs cadres supérieurs de l’équipe des nouvelles et de la rédaction dans la région de l’Atlantique et au siège social, quant à une question qui se rapportait directement à une élection fédérale qui aurait lieu dans à peine quelques jours. Devant ce choix, j’opterais pour la deuxième position, malgré l’embarras qui serait causé en annulant le marché conclu plus tôt avec le camp Dion. En tout et pour tout, le « marché » s’avérerait (en termes relatifs) insignifiant comparativement à l’élection d’un premier ministre et peut-être d’un parti.

À cette fin, je suis d’avis que le président des nouvelles à CTV a indiqué un article pertinent du Code de déontologie (journalistique) de l’ACDIRT dans sa réponse. L’article 5 de ce Code se lit comme suit :

L’indépendance des salles de rédaction est une valeur fondamentale et il faut s’opposer à toute tentative de censure visant à la saper. Les journalistes de la radio et de la télévision résisteront aux pressions visant à modifier ou à dénaturer l’information. Il faut également résister à toute tentative, réelle ou apparente, d’ingérence dans le contenu.

Vu l’échange initial, la pression de recommencer qui s’exerçait sur M. Murphy était évidente, et il avait peu de temps pour réagir. Les caméras roulaient toujours. Ce n’était probablement pas le meilleur moment, même pour un journaliste chevronné, d’évaluer les implications d’accorder un recommencement et/ou de ne pas diffuser cette partie-là de l’entrevue. Il ne pouvait pas non plus savoir, à ce moment-là, qu’il aurait à répéter son geste de courtoisie initial, soit le recommencement, à plusieurs reprises. Le jugement initial devrait être « infirmé » par une opinion davantage informée qui s’appuie sur la base plus large du personnel des nouvelles et de la rédaction et aussi sur le résultat de mûre réflexion sur les implications sous-jacentes.

Cela a-t-il abouti au parfait résultat? Non. Il aurait été mieux de faire aucune promesse (si promesse implicite il y avait). Il aurait aussi été utile de poser une question légèrement reformulée. Mais une fois la partie lancée, je suis d’avis que le réseau CTV s’est accommodé d’une situation incommode du mieux qu’il a pu. Vu ce qui était en jeu (une élection fédérale), il est clair, à mon avis, que l’aspect des faux départs qui « méritait d’être signalé dans les nouvelles » l’emportait sur les enjeux se rapportant à la syntaxe de la question posée et/ou au fait de revenir sur un engagement pris sur-le-champ.

Je ne peux donc convenir de la position de la majorité selon laquelle « le geste posé par le radiodiffuseur, soit la rediffusion des prises défectueuses pendant l’émission de M. Duffy, constitue une présentation injuste et inappropriée des nouvelles, des points de vue, des commentaires et des textes éditoriaux contrairement à la règle établie par l’article 6 du Code de déontologie de l’ACR. »

Questions spécifiques se rapportant à l’émission Mike Duffy Live Prime Time

La question de ce qui mérite d’être signalé dans les nouvelles

Au moment où les faux départs ont été diffusés dans le cadre de l’émission Mike Duffy Live Prime Time, ils avaient déjà été diffusés ailleurs. Comme il est indiqué dans la section de la décision consacrée aux faits :

Plus tard ce soir-là, le sujet principal de discussion présenté dans l’émission Mike Duffy Live Prime Time, laquelle fut diffusée par le service spécialisée CTV Newsnet, était l’entrevue Murphy-Dion et les faux départs, lesquels avaient commencé à susciter une controverse publique considérable arrivé à ce moment-là, ainsi que beaucoup d’intérêt de la part de divers organismes de nouvelles (bien qu’il ne soit pas clair pour le Comité si d’autres radiodiffuseurs ont présenté les arrêts et les recommencements) [c’est moi qui souligne].

Le Comité a examiné la question de savoir si la diffusion initiale aux ondes de CTV Atlantic, et l’attention portée par la suite par d’autres services médiatiques, rendaient les faux départs aptes eux-mêmes à être signalés dans les nouvelles (c.-à-d. s’il convenait de les montrer à l’émission Mike Duffy Live Prime Time). Il en est venu à la conclusion suivante :

[L]e radiodiffuseur aurait pu facilement rapporter l’histoire sans qu’il soit nécessaire de montrer les prises défectueuses. Après tout, ce n’est pas le fait de rapporter l’histoire qui est mis en question, mais plutôt la rediffusion des faux départs [ce sont les auteurs de la décision qui soulignent].

Je ne suis pas du tout d’accord avec la position de la majorité sur ce point. Je ne vois pas comment cette solution « mitoyenne » puisse apporter une solution quelconque. La télévision est un média visuel, et les faux départs étaient disponibles pour diffusion. Pourquoi priver le téléspectateur de l’occasion de voir les séquences vidéo et d’en juger pour lui-même, une fois que CTV a décidé que les faux départs méritaient d’être signalés dans les nouvelles? Il serait inutilement artificiel d’offrir une description de ce qui s’était passé, laquelle ferait d’ailleurs l’objet davantage de subjectivité dans les reportages. Si les téléspectateurs étaient d’avis que la question a été mal formulée et qu’elle a en effet piégé M. Dion, ainsi soit-il. Elle serait exposée au regard de tous. De même, la frustration visible de M. Dion, son intonation et son langage corporel auraient pu intéresser certains téléspectateurs. Je ne présume pas savoir ce que chaque personne verrait dans les faux départs (s’il en est), mais je sais que sans ces séquences audiovisuelles à l’appui, l’expérience de l’entrevue ne serait pas complète. Quoi qu’il en soit, il y a lieu d’accorder beaucoup de souplesse au télédiffuseur d’origine pour ce qui est de la présentation comme telle des nouvelles. C’est à lui que revient la discrétion quant à la présentation.

L’équité en ce qui concerne l’émission Mike Duffy Live Prime Time

Même si dans la présente affaire les plaignants se préoccupent en grande partie de l’équité en ce qui concerne l’entrevue faite à l’origine, nous nous devons également d’examiner l’équité en ce qui concerne l’épisode au complet. Tout en reconnaissant que l’émission Mike Duffy Live Prime Time était un mélange de nouvelles et d’affaires publiques et non pas une émission consacrée « purement » aux nouvelles, la majorité a conclu que l’animateur « est allé trop loin » et que ses méthodes « n’étaient pas justes, équilibrées ou impartiales. » Je dirais que le Comité a trop centré son attention sur l’animateur et que cela ne tient pas convenablement compte du niveau d’équité dont témoigne l’émission dans son ensemble.

Outre les envoyés de CTV, à savoir Tom Clark qui faisait la couverture des Libéraux à Laval et Craig Oliver, des membres de rang supérieur du parti Conservateur, du NPD et du parti Libéral étaient présents dans cet épisode de Mike Duffy Live Prime Time. L’émission a elle-même créé des nouvelles quand le député Libéral Geoff Regan a déclaré que les faux départs étaient attribuables à « un trouble auditif et c’est clairement ce qui s’est passé dans ce cas-ci », malgré le fait que des gens du camp Dion avançaient autrement (voir les commentaires de Tom Clark). De plus, cet épisode ne se consacrait pas exclusivement à un sujet. La discussion a porté sur un éventail de sujets, de la fatigue causée par la campagne aux handicaps physiques en passant par la compréhension de la langue, d’autres discours électoraux et l’éthique journalistique.

Dans sa décision, la majorité indique que M. Duffy a faussement représenté les paroles de M. Regan, et ce de façon continue (p. ex. « Geoff Regan a dit que c’était attribuable à un handicap et que nous nous moquons d’une personne handicapée »). À mon avis, l’évaluation faite par la majorité sur ce point-là est techniquement correcte. Bien que M. Regan ait certainement abordé la question d’un trouble auditif (peut‑être incorrectement), il n’a jamais laissé entendre que CTV se moquait d’une personne handicapée.

Cependant, je ne suis pas d’avis que cela atteint le niveau d’une violation.

On a effectivement accordé le droit de réponse à M. Regan dans le cadre de cette formule genre entrevue. Il a nié l’accusation faite par M. Duffy à deux reprises et cela fait partie du dossier public. Bien que M. Duffy ait continué à attribuer le commentaire à M. Regan, le téléspectateur avait nettement l’occasion de juger qui avait raison. C’était dans l’entrevue. À la différence d’un téléjournal traditionnel, la formule employée par cette émission offre forcément une certaine mesure de justice et de contrepoids. Étant donné que M. Regan s’est vu accorder le droit de réponse, et compte tenu de la nature secondaire de cette partie des considérations, je ne peux soutenir la conclusion qu’il y a eu violation quant à cet élément en particulier.

 

La réceptivité du télédiffuseur (à l’unanimité)

Dans chaque décision qu’ils rendent, les comités du CCNR évaluent la mesure dans laquelle le radiodiffuseur a répondu aux préoccupations du plaignant ou des plaignants. Dans ce cas-ci, le Comité juge que le président de CTV News a donné une réponse complète, détaillée, bien pensée et contextuelle aux plaignants. La longueur de cette réponse était, de plus, utile et présentait la chronologie des événements ainsi qu’une analyse bien organisée des questions matérielles. On ne pourrait s’attendre à plus de la part d’un radiodiffuseur. CTV Newsnet a amplement respecté son obligation en tant que membre du CCNR à cette occasion.

 

l’Annonce de la DÉcision

CTV Newsnet est tenu 1) d’annoncer la présente décision selon les conditions suivantes : une fois pendant les heures de grande écoute dans un délai de trois jours suivant la publication de la présente décision et une autre fois dans les sept jours suivant la publication de la présente décision dans le créneau dans lequel il a diffusé Mike Duffy Live Prime Time; 2) de fournir, dans les quatorze jours suivant les diffusions des deux annonces, une confirmation écrite de cette diffusion aux plaignants qui ont présenté leur Demande de décision; et 3) d’envoyer au même moment au CCNR copie de cette confirmation accompagnée de la bande-témoin attestant les diffusions des deux annonces.

Le Conseil canadien des normes de la radiotélévision a jugé que CTV Newsnet a violé le Code de déontologie de l’Association canadienne des radiodiffuseurs lors de la diffusion, le 9 octobre 2008, de l’émission Mike Duffy Live Prime Time. CTV Newsnet a diffusé plusieurs recommencements d’une entrevue avec Stéphane Dion qui avait été diffusée à l’origine aux ondes de CTV Atlantic. Le CCNR a conclu que la rediffusion des prises défectueuses, alors que le télédiffuseur avait convenu de recommencer l’entrevue, ainsi que la fausse représentation continue que l’animateur Mike Duffy a faite du point que faisait observer un de ses invités, enfreint l’article 6 du Code, lequel exige la présentation complète, juste et appropriée des nouvelles, des points de vue, des commentaires ou des éditoriaux.

 

La présente décision devient un document public dès sa publication par le Conseil canadien des normes de la radiotélévision.